Inoubliable Obedjiwan

                                                                                 Inoubliable Obedjiwan

 

Je fus particulièrement touchée par l’émission « Le Grand Solstice » soulignant la fête nationale des autochtones du 21 juin. Le succès grandissant des talentueux artistes issus des Premières Nations me comble, leurs prestations, sous une forme ou une autre, touchent en moi une fibre particulière.

Je m’explique.

Au début des années soixante, existait une tendance chez les jeunes gens d’aller vivre des séjours professionnels à l’étranger. Certains s’inscrivaient à un échange France-Québec, d’autres, dans un désir de missionnariat laïque ou simplement d’exercer ailleurs leur expertise, s’exilaient plus loin encore. À la pension pour jeunes filles où j’habitais, j’assistai un jour au retour de l’une d’elles. Je la dévorais des yeux, épatée de sa hardiesse, son aventure me fascinait. J’entrepris alors des démarches pour une année d’enseignement au Laos. Favorables au début, elles échouèrent bientôt à cause d’une restriction médicale : vivre en si haute altitude aurait été à la longue néfaste pour mon état cardiaque.

Immense déception.

Je fus cependant bien rapide à virer mon capot de bord. Ma soif d’exotisme fut plus modeste, il serait… québécois. C’est ainsi que je partis enseigner à Obedjiwan, réserve faisant partie du Réservoir Gouin. Pour s’y rendre il fallait passer par l’Abitibi, ensuite l’atteindre par hydravion. Je m’adaptai facilement à la mentalité autochtone. Les femmes surtout, jeunes, toujours souriantes, attiraient mon attention. Très habiles de leurs mains, je prenais plaisir à les regarder coudre de minuscules perles de couleur sur des mocassins dont l’odeur témoignait de leurs peaux fraîchement tannées. Les enfants étaient très attachants, dociles, serviables, ils irradiaient une belle joie de vivre.

En juin, on m’offrit une promotion, j’occuperais le poste de « principale » d’une école à Manowan, autre réserve, moins isolée, non loin de La Tuque. Eh oui, le Manawan de Joyce… Mal armée pour résister aux nombreuses mises en garde des blancs de mon entourage, je finis par y renoncer. Pire encore : je donnai ma démission.

Mon cœur, lui, y est resté. Quelques années plus tard, lorsqu’on rapportait des nouvelles des jeunes à Obedjiwan : drogue, ivrognerie, suicides, je pensais : « Ce sont peut-être les descendants de mes élèves de 1963… » J’en ressentais une grande peine. La découverte récente de cadavres d’enfants en Colombie-Britannique et en Saskatchewan me remplit de honte.

Comprend-on pourquoi Le Grand Solstice m’a tant émue et consolée ?

 

Michelle Anctil

Un progrès bien amorcé

                                                                        Un progrès bien amorcé

 

Je tenais à visualiser le documentaire de Annie-Soleil Proteau « La dernière maison » présenté à TVA dimanche le 6 juin dernier. Il lui a été inspiré par le décès de sa grand-mère suite à un séjour dans une RPA qu’elle ne put réintégrer après une hospitalisation. Il traite essentiellement de soins à domicile, domaine négligé, pour  ne pas dire occulté au Québec pendant trop longtemps. Des personnes âgées de diverses régions témoignent de leur volonté de rester chez eux, nous dévoilent leurs expériences, leurs efforts en ce sens. Le personnage qui m’a particulièrement interpellée est celui de la dame de quatre-vingt-quatorze ans prononçant fièrement le mot-clé LIBERTÉ ! Sauvegarder sa liberté de parole et de mouvement voilà ce qui lui confère sa vitalité exceptionnelle, sa clarté d’esprit exemplaire. À l’entendre, j’avais envie de lui ressembler le temps venu !

La définition du vieillissement pourrait se résumer à cela : une succession de pertes d’habiletés et d’aptitudes qui grugent la liberté individuelle. Les premières sont acceptables puis, à mesure que le temps passe, elles deviennent plus pénibles. On se trouve alors à une croisée des chemins, on décide de « casser maison » et on va habiter dans une RPA. Au-delà de cette situation de base, les motivations profondes varient d’une personne à l’autre. Une stricte honnêteté me commande un aveu : je ne suis pas du tout représentative des résident.e.s d’une RPA, bien que je leur voue estime et admiration. Dès le début de ma carrière, j’ai formé le projet de consacrer ma retraite à écrire à plein temps, dessiner, faire de la musique, bref, m’épanouir dans les activités artistiques que j’avais dû sacrifier afin de gagner ma vie et pour lesquelles j’avais une forte attirance. Comment peut-on se donner pleinement à un projet, y consacrer du temps et de la concentration et, en même temps, participer aux activités offertes ? Cela est impossible. Le choix s’est imposé par la force des choses.

 Il y a un progrès notable dans les publicités. S’atténue peu à peu la tendance à édulcorer, à présenter les RPA comme garantes d’un état de béatitude perpétuelle. Entre autres, la suggestion de se transformer en as du yoga méditatif frise l’invraisemblance. L’acquisition d’habiletés nouvelles n’est pas automatique du seul fait de franchir le seuil d’une résidence. L’appât du chapelet ou du bingo est disparu des annonces, il faut s’en réjouir. Qui, de nos jours, parmi les devenant-vieux en quête d’un troisième âge épanouissant y succomberait ?

À suivre…

Michelle Anctil                                                                  (www.michelleanctil.info)

                                   

 

 

 SOPH

 

Et si je sortais de dessous le boisseau?

                                                              Et si je sortais de dessous le boisseau ?

 

Ça y est, je suis démasquée (sans jeu de mots), j’ai été percée à jour. Je dois me montrer désormais à métier découvert. Fini l’anonymat dont je m’enveloppais en toute sécurité.

Un certain matin alors que je lisais mon courrier, j’aperçus un message classé indésirable. Je me demande toujours qui au juste décide s’il l’est ou non, le système mail s’en charge sans nous demander notre avis. J’en pris connaissance, curieuse de savoir ce qu’il en était. C’était une bouteille lancée à la mer : une compagne de pensionnat désirait me retrouver soixante-dix ans plus tard. Elle avait amorcé sa recherche par le biais du site de la vieille dame, le lien se fit tout naturellement avec l’autre, celui qui me définit en tant qu’écrivaine. Elle m’apprit avoir fidèlement suivi mon parcours après avoir lu l’une de mes nouvelles dans un magazine, Châtelaine ou L’Actualité, se trouvant sur une table de salle d’attente. Cela ne date pas d’hier puisque ces deux revues ont cessé de publier de la fiction depuis plusieurs décennies. En fait, elles y parurent au début des années soixante-dix. Pour elle ce fut un heureux aboutissement et pour moi des retrouvailles qui me comblent de joie. Les voies de l’Univers m’émerveillent par leurs synchronismes parfois si éloquents qu’on ne peut douter d’un monde invisible veillant avec amour sur nos destinées. Ce retour dans le temps m’apparut une magnifique rose rouge au milieu de l’interminable et insistant tapis jaune vif des pissenlits de nos mémoires.  

En passant, j’adore les pissenlits ! Et les roses aussi !

Alors que vient faire SOPH là-dedans me dira-t-on ? Dès mes premiers livres j’ai évoqué l’importance des chats dans ma vie. Je me suis même enhardie à faire de l’un d’eux un vrai auteur dont je recueillais les sages propos. Je l’affublai du nom du poète dramaturge Sophocle ayant vécu quatre cents ans avant Jésus-Christ. Parmi les grandes tragédies qui nous restent de lui, Antigone m’avait époustouflée quand je l’avais découverte dans ma jeunesse. Alors je suis restée accrochée au grand homme capable de créer des personnages de cette envergure.

Sortir du boisseau implique un devoir de transparence. Désormais je signerai mes articles de mon propre nom. Je garderai néanmoins l’image de SOPH tout près. On ne peut tout de même pas chasser cavalièrement un coauteur de cette qualité… cela ne se fait pas !

Michelle Anctil

 

   SOPH

 

 

L’éloge des petites choses(2)

                                                                     L’éloge des petites choses (2)

 

En dépit de la belle et grande chose qu’est la vaccination dans les RPA, SOPH n’est pas davantage d’accord à ce que je m’étende sur le sujet de cette troisième vague nous frappant de plein front. Tant de gens en parlent, tant de restrictions sont renforcées à cause d’elle ! Il m’incite à retourner à mon affaire : les petites choses.

J’avoue en avoir été totalement incapable pendant les dernières semaines.

Comment passer outre aux féminicides récents, résultats d’une violence exacerbée par le confinement ? La domination des hommes sur les femmes est implantée depuis fort longtemps, l’éducation dans les institutions et les familles l’a depuis toujours encouragée. Une amie me raconta un jour le branle-bas des samedis soirs dans sa famille : les garçons sortaient s’amuser, danser, rencontrer des amis, les filles, elles, avaient la charge de préparer leurs vêtements, nettoyer et cirer leurs chaussures, voir à ce que leur tenue soit impeccable. La seule distraction permise une fois les besognes terminées et les jeunes hommes partis, consistait à faire les cent pas sur la galerie. Interdiction d’en descendre et de marcher sur le trottoir. Des jeunes filles seules se promenant dehors en soirée, quelle inconvenance !

Voilà l’exemple d’une petite chose, anodine au départ, transformée au cours des décennies en une immense chose, débouchant sur la mort. Ainsi vont les petites choses erronées : si on les nourrit, les cultive, si on ne fait rien pour les rectifier, elles ne mènent certes pas toutes à ce paroxysme, mais certainement à une érosion graduelle du droit à l’égalité entre les hommes et les femmes.

Ceci étant exprimé, je reviens à notre vie ordinaire quotidienne.

À l’instar des comédiens à la molle articulation, les journalistes, par l’abus des sigles, sapent à la base l’intérêt des vieux pour leurs articles. La mode est aux sigles : DPCP, DGSP, MSSS, CNESST, INSPQ, il en pleut à toutes les lignes ! En donner le sens dès la première utilisation permet de se situer s’il revient dans le texte. Mylène Moisan dans Le Soleil, Marco Bélair-Cirano dans LeDevoir, sont en cela exemplaires selon ma lecture de leur journal respectif. D’autres, par contre, semblent tenir pour acquis que ces majuscules ne sont un mystère pour personne.

Vous, des générations qui nous suivent, qui êtes maintenant aux commandes de notre société, de grâces, faites en sorte de ne pas nous perdre. Gardez-nous dans le coup, permettez-nous de suivre la cadence. Nous sommes plus lents mais nous sommes là. Les petites choses, c’est simple : il faut juste y penser.

N’est-ce pas en quelque sorte votre devoir ?

 

   SOPH

18

Des voeux pour 2021

 

 

                                                                            Des vœux pour 2021.

Lorsque j’étais enfant, on racontait que, dans les temps anciens, les familles se donnaient tout le mois de janvier pour se visiter les unes les autres afin d’échanger des vœux de Bonne Année. On ne se pressait pas, on prenait soin de n’oublier personne. Quelle que soit la distance à parcourir, il fallait que l’état des chemins d’hiver soit vraiment défavorable pour les en empêcher.

Forte de cette tradition oubliée que je vénère, je suis très à l’aise d’exprimer les miens aussi tardivement, même que je le fais exprès. Je les adresse avant tout aux résidents des RPA ainsi qu’à tous ceux qui se vouent à leur bien-être et leur sécurité. Le premier qui vient à l’esprit de chacun, âges et conditions confondus, ne peut se formuler autrement :

                                        QUE LA SAPRÉE COVID S’ÉLOIGNE DE NOUS AU PLUS SACRANT !

SOPH n’est pas du tout d’accord à ce que je m’étende sur le sujet de la deuxième vague, je n’ai aucune expertise pour en discuter, là n’est pas mon affaire, me souffle-t-il.

Mon affaire à moi c’est plutôt de faire l’éloge des petites choses. Tant qu’à être restreint à rester chez soi, éviter les contacts, se priver de visites, aussi bien se souhaiter les seules choses sur lesquelles on peut exercer un contrôle individuel : notre façon de réagir. Pour cela, il nous faut bénéficier de moyens tout simples, bien concrets, de petites choses quoi…

En voici quelques-unes :

Souhaitons…

… à nos talentueux comédiens de réapprendre à ARTICULER. Triste constat : on ne sait plus le faire de sorte que des dialogues entiers demeurent un mystère parce que prononcés avec des lèvres si serrées qu’on croirait que le personnage se parle à lui-même et n’a aucun souci d’être entendu. Bien comprendre ce qui se dit à l’écran, quel merveilleux moyen de nous garder alertes, présents, participants ! Sinon quel autre choix avons-nous que de fermer le téléviseur et nous couper du monde ?

… à nos animateurs et concepteurs de loisirs de rehausser d’une coche les choix musicaux destinés à créer une ambiance, meubler le silence des aires communes. Je doute fort que la diffusion en continu du poste de radio local puisse nourrir richement et bellement le champ auditif des vieux. Elle fait les délices des employés appelés à prendre les ascenseurs plusieurs fois dans la journée, elle convient à leur goût du rythme et du mouvement, mais non à des vieux. En ce domaine si on vise notre écoute, automatiquement on sort de vieilles rengaines datant de bien avant notre jeunesse, on remet au goût du jour des chansons de folklore comme si nous ne connaissions rien d’autre. Quelle serait la réaction si on diffusait La petite musique de nuit de Mozart ? Ou une valse de Chopin ? Ou un impromptu de Schubert ? Ou un concerto de Beethoven ?

Ma foi, si je continue, l’éloge des petites choses peut prendre une dimension infinie…

À suivre donc…

 

 

          SOPH

 

 

13

Un Noël sous pandémie

                                                                     Un Noël sous pandémie.

     Comment le vivrons-nous ? Le cœur tellement serré qu’il en fera mal ? En toute sérénité par un effort d’acception de l’inévitable ? Avec un visage se retenant de grimacer de chagrin et d’ennui, peinant à retenir ses larmes ? Avec un sourire accroché aux lèvres malgré tout, accordant la priorité au Grand Avènement d’il y a plus de deux millénaires que remémore cette fête si importante pour tous ?
     L’éventail des réactions et attitudes possibles est large, tant de facteurs peuvent les influencer ! Le premier point à considérer est la condition spécifique de chacun des vieux que nous sommes, son degré de solitude ou d’isolement actuel, son aptitude à gérer l’éloignement imposé, à s’inventer des compensations suffisantes pour empêcher que ce nouveau déchirement s’ajoute à tous les autres, inhérents au fait d’avancer en vieillesse.
     Ouvrons ici une parenthèse : je fais une distinction entre solitude et isolement. Mon expérience personnelle et mes observations des différents milieux que j’ai été appelée à côtoyer, me font voir la première comme la conséquence d’un choix délibéré, celui d’une troisième voie – la moins empruntée bien sûr… – d’une liberté et d’un déploiement à plus large échelle, pleinement acceptée et assumée. Le second n’a rien de tel : s’isoler des autres, ressentir un grand vide en soi et autour de soi, entretenir une fermeture qui tient lieu de rempart pour éviter la souffrance, voilà une option que personne ne peut choisir de son propre gré.
     Fermons la parenthèse.
     Il frappe à ma porte, l’ouvre et entre. Il vient changer une ampoule. Homme affable s’il en est un, de conversation habituellement sage et riche de connaissances, j’ai peine à le reconnaître. Il m’apparaît un peu bougon, triste, silencieux. Il me confie le gros renoncement auquel sont confrontés tous les grands-papas comme lui. Au-dessus de son masque, son regard se mouille : « Je n’ai pas vu mes petits-enfants tous ensemble depuis si longtemps ! » Et de me montrer des photos où se perçoit un contraste évident entre la coupe traditionnelle du sapin de Noël de la fin de semaine dernière et celle de l’année précédente. Il y a amené ses petites-filles dans les deux cas. L’absence de neige – ou presque – au sol cette année enveloppe de grisaille tout le décor ambiant. Les fillettes ont grandi, leur minois est plus sérieux, il s’en dégage un enthousiasme un peu mitigé si on le compare avec celui d’il y a un an, rayonnant, en parfaite harmonie avec la blancheur scintillante du sol. De toute évidence, mon visiteur appréhende ce Noël sous pandémie, en accepte mal l’interdiction de gestes de tendresse, de rapprochements chaleureux.
     Voilà un exemple bien concret de l’atmosphère familiale pour les gens de la voie la plus empruntée. Qu’en est-il de ceux de la voie la moins empruntée ? Il n’y aura pas de dîner de Noël pour les personnes âgées seules dont je suis. Les dévoués bénéfiques des Petits Frères ne viendront pas cueillir leurs grands amis pour les rassembler dans un restaurant ou une salle à manger d’hôtel afin de partager un délicieux repas et passer de précieux moments entre gens de même condition.
     Dans un cas comme dans l’autre, l’apitoiement est à éliminer. Inventons plutôt une ronde imaginaire où tous se prennent par la main pour exécuter une farandole infinie, aux accents d’une joie de qualité, toute intérieure, celle qui demeure envers et contre tout.  

                                                                             JOYEUX NOËL !

  SOPH

16

Infantiliser les vieux, un incontournable automatisme?

                                         Infantiliser les vieux, un incontournable automatisme ?

 

 Ils le font tous. Ils ne peuvent s’en empêcher. Ça leur vient par un mimétisme bien ancré. Ils sont habités d’un irrépressible désir de s’apitoyer à tout prix. Ils veulent compenser, consoler, remplir le manque puisqu’ils nous voient comme des pleins de trous.

La semaine dernière, j’ai commis un énorme péché : j’ai refusé que l’on dote mon balcon d’un jeu de lumières. L’offre était gracieusement faite, rien à faire, rien à payer. Je me suis rappelé avoir entendu qu’une consigne générale avait été donnée de devancer l’installation des décorations extérieures, particulièrement cette année, histoire d’oublier le confinement, de jouer un tour aux heures de clarté qui reculent de jour en jour.

Que voilà une belle démonstration de générosité ! Je suis la première à le reconnaître. Je me réjouis que plusieurs résident.e.s, en aient profité. À mon coucher, avant de baisser mes toiles, je constate que les balcons sont maintenant tous illuminés. Sauf le mien. Je ne regrette pas mon refus. Occuper un appartement dans un immeuble, RPA ou autre, n’oblige en rien de suivre une consigne juste pour « faire comme tout le monde ».  Au stade de vieillesse où j’en suis, ce genre de choses m’indiffère totalement. Il y a un temps pour tout en ce bas monde, l’un pour s’entourer de lumières artificielles, un autre pour tenter d’en posséder une à l’intérieur de soi, forte et scintillante autant que possible, qui n’a rien à voir avec une connexion à Hydro. À quoi sert-il de vieillir si, pour pallier aux limitations inévitables qui jalonnent notre quotidien, ne grandit pas en nous une sagesse permettant un tri entre l’essentiel et l’accessoire ? Pense-t-on que la COVID, toujours prête à gagner nos rangs, va changer d’avis en voyant cet étalement de couleurs ? Une évolution vers le détachement, vers une vision plus globale de la situation actuelle est déjà amorcée. Nous l’apprivoisons, y aspirons de toute notre bonne volonté.

À bien y penser, en nous offrant ce genre de compensation, on nous infantilise, subtilement. On s’adresse à nous comme à des enfants de cinq ou six ans, comme si notre statut d’octogénaires ou de nonagénaires, nous renvoyait automatiquement à une perception de cet âge.

Il en est des RPA comme des familles ou des écoles : l’esprit ambiant est fortement influencé par ce que les gens en autorité émettent. C’est là que le bât blesse. Je ne doute pas de l’amour et de la tendresse des préposé.e.s  à notre égard, leur admirable dévouement en témoigne. C’est à un autre palier que se tisse la toile de fond qui teinte le « vivre ensemble » des lieux de vie.

Chers gestionnaires, réveillez-vous, allumez vos lanternes ! L’image que vous entretenez de nous est en train de changer: de plus en plus, les vieux seront réfractaires à « entrer dans un moule », affirmeront leur individualité, exerceront leur libre arbitre, prendront soin de garder le plus longtemps possible leur autonomie non seulement physique mais avant tout intellectuelle et spirituelle.

On aura beau devancer l’installation des décors, le solstice d’hiver, lui, ne changera pas sa date du 21 décembre pour autant. Il restera fidèle aux grandes lois de l’Univers.

Qui sommes-nous pour vouloir les adapter à notre soif du paraître ?

 

 

       SOPH

15

Réhabiliter Novembre

 

 

                                                                             Réhabiliter Novembre

Parmi tous les mois du calendrier, Novembre est sans contredit le mal-aimé. Davantage cette année où la pandémie rend encore plus sombre ce qui était déjà naturellement sombre. Mais avouons qu’il nous a offert récemment une période de température splendide, il a distribué une luminosité inattendue qui a réjoui et nos yeux et nos cœurs. Un matin, pendant que l’on me dispensait un soin médical, je m’exclamai sur la magnificence des teintes mouvantes du coucher de soleil observé la veille. Me voyant si pâmée, voilà que ma soignante renchérit en me racontant que, le matin même, autour de cinq heures, elle et sa petite famille en ont fait autant au point que l’aîné de cinq ans demanda qu’on lui place une chaise devant la porte-fenêtre donnant sur le fleuve. Il s’y assit, bouche bée, fasciné par le spectacle. Bientôt sa sœur et son petit frère vinrent à ses côtés et voilà le trio sous le charme. Ces petits touchaient directement à la Beauté du monde. La jeune maman s’empressa de prendre des photos du majestueux soleil levant et les expédia illico à sa parenté lointaine.

            Les enfants sont nos maîtres : d’instinct ils détectent ce qui scintille et brille et resplendit, gratuitement offert aux humains que nous sommes, trop portés à passer outre à cette Beauté du monde qui nous enveloppe en permanence.

Je me fais des accroires ou, véritablement, la pandémie a aussi engendré une recrudescence de manifestations de cette Beauté du monde sur le plan musical ? Pour mes vieilles oreilles si facilement incommodées par les cris et les bruits qui prédominent en ce jeune siècle que, secrètement, je qualifie d’exubérant, d’excessif, dont je soupçonne le parti pris pour le PARAÎTRE au détriment de l’ÊTRE, elles ne s’attendaient certes pas au bonheur de s’étendre et se reposer sur une plage sonore sublime, apaisante, détentrice d’enchantement auditif sans pareil. Cela eut lieu un certain dimanche soir où le hasard voulut que j’ouvre mon téléviseur à Radio-Canada. S’y déroulait une sorte de gala auquel je ne m’arrête pas habituellement. Il était animé par Louis-José Houde, irrésistible humoriste qui, peu à peu, dévoile une profondeur de pensée couvant en lui derrière ses mots d’esprit, ses pitreries toujours pertinentes si on sait les décoder. Les chansons étaient mélodieuses, les chorégraphies sobres, appuyées par des arrangements musicaux riches, denses. Il y avait une grande variété d’interprètes, parmi eux, des autochtones que je découvrais, d’autres nationalités aussi, le tout suscitant une plénitude de joie tranquille, ouverte à la différence. Cette soirée fut à elle seule une confirmation de l’abondance de la Beauté du monde à notre portée, pour peu qu’on se calme suffisamment pour la cueillir.

Qui sait si la pandémie ne fera pas de nous un peuple plus pondéré et mature, ne nous insufflera pas un sentiment de gratitude accru pour la paix et l’abondance de notre beau pays…

 

 

   SOPH

 

 

 

13

Les aînés et la sirupeuse pitié(2)

                                                                  Les aînés et la sirupeuse pitié (2)

 

            Quel merveilleux appui à mon désir de changement dans l’approche envers les vieux que l’article paru dans Le Soleil de samedi le 22 août dernier signé par Olivier Bossé ! La députée Catherine Dorion s’y exclame:

           « Arrêtons de parler des aînés comme d’un fardeau et du monde qui ne va pas bien ! Ils sont écœurés de se faire voir comme des maganés qui n’ont plus rien à donner. »

           Et plus loin :

          « Il y a plein d’aînés qui ont des solutions, qui sont encore en forme. Il y a des leaders là-dedans et plein qui ont du temps enfin ! »

           Ces propos sont bien loin de la sirupeuse pitié dont je parle. Cette dernière est très répandue, disais-je. J’évoquais la presse écrite et télévisuelle. Au début de la pandémie, des reportages se succédaient en boucle sur nos écrans, on aurait dit une espèce de compétition : c’est à qui, parmi les reporters, trouverait les formules les plus susceptibles de nous montrer misérables et impuissants, et, parmi les photographes, diffuserait les images les plus hideuses, pieds déformés, jambes croches, dos courbés, pénibles mouvements et déplacements, révélateurs de nos misères et limitations.

            L’écrivaine Jocelyne Saucier, dans son livre adapté au cinéma par Louise Archambault, « Il pleuvait des oiseaux », fait dire au personnage de la photographe des paroles si nobles, si appréciatives des vieilles personnes, il s’en dégage un si profond amour qu’elles anéantissent automatiquement tout épandage de sirupeuse pitié. Je les rapporte, elles me font chaud au cœur, j’ai le goût de les partager avec mes congénères, mais surtout avec tous ceux qui prennent soin de nous, et, en tout premier lieu, leurs dirigeants qui gèrent nos lieux de vie.

           « Les yeux, c’est ce qu’il y a de plus important chez les vieillards. La chair s’est détachée, affaissée, amassée en nœuds crevassés autour de la bouche, des yeux, du nez et des oreilles, c’est un visage dévasté, illisible. On ne peut rien savoir d’un vieillard si on ne va pas à ses yeux, ce sont eux qui détiennent l’histoire de sa vie. » Elle avoue, quelques lignes plus loin « le plaisir qu’elle avait à rencontrer de très vieilles personnes et l’histoire de leur regard. »

             Que voilà des indices d’amélioration, de « réhabilitation de notre force », selon le titre de l’article ci-haut mentionné !

            Je termine par une question : comment se fait-il que les publicités écrites ou télévisuelles, conçues dans le dessein de les attirer dans les résidences, montrent-elles des vieux et des vieilles toujours beaux, en forme, souriants, irradiant une criante joie de vivre ? Les as du marketing ne savent-ils pas que ces futurs résidents, fortement idéalisés, sont de même catégorie, à quelques années près, une décennie peut-être, de ceux et celles ayant été si dramatiquement fauchés par la COVID 19 ? Cela en dit long sur l’importance accordée à l’aspect « rentabilité monétaire » qui sous-tend l’attention aux vieux, quelle que soit l’étape où ils en sont rendus.

            Il faut souhaiter que, tout comme la députée et l’écrivaine citées, de plus en plus de citoyens réfléchissent et s’expriment là-dessus en vue d’une plus juste perception de la vieillesse.

 

 

        SOPH

12

De la sirupeuse pitié, de grâce, protégeons nos aînés!

                                                    De la sirupeuse pitié, de grâce, protégeons nos aînés !

 

     Il y a quelques mois, je fus témoin de ce que je nomme carrément une « séance d’infantilisation ». Nous nous rendions faire des achats dans un marché à grande surface. La chose faite, un résident vint reprendre son siège, notre autobus étant sur le point de redémarrer pour le retour. Voilà que la responsable de ce déplacement monta à bord, s’approcha de lui et se mit en frais de l’inonder de paroles réconfortantes. Son langage aurait mieux convenu à un jeune écolier qu’à un octogénaire. Tout en lui flattant l’épaule, elle se morfondait en excuses, promettait que cela ne se reproduirait plus. Elle semblait intarissable, insistait, se répétait.

     Que s’était-il produit auparavant ? Cet homme avait-il frôlé quelque danger ? S’était-il trouvé mal portant ? Je jetai un regard sur lui : son état physique m’apparut tout à fait normal.  Bien sûr, je n’ai aucune expertise pour en juger. Gêné de monopoliser ainsi l’attention, il essayait tant bien que mal de dire à la dame qu’il n’était pas nécessaire d’en faire tout un plat, elle continuait de plus belle. Je me sentais très mal à l’aise pour lui. J’avais déjà conversé avec cet homme et la narration de son parcours de vie, la description de sa situation familiale indiquaient un esprit bien structuré, lucide et cohérent.

     Une telle scène n’est vraiment pas de nature à donner le goût de poursuivre sereinement sa vieillesse. Elle n’est pas propice à la sauvegarde de la clarté d’esprit chez les devenant-de-plusen-plus-vieux que nous sommes.

     Cette façon d’aider m’apparait ostentatoire, condescendante, bien loin d’une authentique compassion, plutôt de nature à rabaisser, dévaloriser, isoler.

      Plus récemment, en accord avec l’une des exigences de la pandémie, une amie m’apporta mes sacs d’épicerie accompagnée jusqu’à ma porte par une préposée. Cette dernière m’était tout à fait inconnue, je ne l’avais jamais vue jusqu’à ce moment. Elle entra en même temps que mon amie, me salua. Quelques minutes auparavant avait été amorcée l’évacuation des lieux suite à une fausse alarme d’incendie. Mes voisins et moi, regroupés dans le corridor, avions fini par nous en amuser. Me regardant intensément, elle s’adressa à moi :

     « Je comprends votre désarroi, madame… »

     Elle continua mais je ne l’écoutais plus. Le mot désarroi m’a figée net. 

     « Je ne ressens aucun désarroi.  J’accepte de bonnes grâces ce que la Vie nous envoie, ce que je n’accepte pas c’est la bêtise humaine. Faites confiance aux gens, faites confiance à vos gens, cela ira beaucoup mieux… »

     L’utilisation automatique de ce genre de mots, sans même avoir jeté un regard préalable afin de vérifier l’état d’esprit de la vieille concernée, ressemble beaucoup à l’attitude de la responsable dans l’autobus. C’est ce que j’appelle de la sirupeuse pitié. Elle est fortement répandue, elle sévit partout, aucun palier n’y échappe, de la presse écrite jusqu’au plus anodin échange personnel avec nous.

     DÉSARROI… à éradiquer du vocabulaire nous décrivant. Il y en a beaucoup d’autres : VULNÉRABLES, MALHEUREUX, DÉMUNIS, et j’en passe… Pourquoi ne pas s’en tenir à ce qui nous définit le mieux : des êtres humains fragilisés par le passage du temps?                         

 

 

   SOPH.

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