Ô normalité, quand reviendras-tu?

                                           Ô normalité, quand reviendras-tu ?

 

         Que se souhaiter mutuellement pour cette année 2022 qui débute sur les chapeaux de roue ? Où la vertigineuse augmentation quotidienne des personnes attrapées par OMICRON nous sidère ? Vaut-il mieux éviter de formuler des vœux de santé alors que nous avons l’impression que cet intrus nous rit dans la face ? Si l’état actuel des choses ne nous fait pas comprendre notre impuissance d’humains parfois pompés d’orgueil, face à ce qui est plus fort que nous, notre absence d’humilité nous enfoncera davantage dans un déni néfaste. Il n’y a rien à tirer d’une telle attitude.

Aussi bien orienter son attention ailleurs, rêver aux précieuses petites choses pouvant embellir le quotidien, lutter contre la morosité constamment à l’affût lorsque se prolonge une situation indésirable. Chaque individu le fait à sa manière, utilise les moyens à sa portée, exploite les atouts qui lui sont propres. Pour ma part, mon Noël en apparence solitaire fut en réalité gratifié d’une présence prestigieuse, à l’indéfectible fidélité, réconfortante, exaltante, dispensatrice d’une beauté de qualité exceptionnelle. La veille, le jour même et le lendemain, ont circulé en boucle à la grandeur de mon doux nid, des sonates de Jean-Sébastien Bach. Au piano, Glenn Gould, gloire de notre pays dont la perfection d’exécution est reconnue à la grandeur du monde. Pour agrémenter le tout, un accompagnement de violon, de clavecin, de viole de gambe. Mon Jour de l’An ne fut pas en reste. Au lieu que de Bach, ce furent des sonates de Mozart jouées par Marc-André Hamelin, l’un de nos meilleurs pianistes québécois, qui égrenèrent leurs perles de joie, ne laissant aucune place aux regrets et aux chagrins. La musique engendre un bonheur simple et pur là où les clairons de la mondanité ratent la cible.*

« Chose certaine : la vieillesse place celui qui la traverse dans un état perpétuel de deuil à mesure que partent ceux qui l’entourent. »

Cette phrase de l’écrivain Naïm Kattan, extraite d’une entrevue dans Le Devoir il y a quelques années, avait arrêté mon attention, mais c’est seulement maintenant que j’en mesure toute la véracité. Vient un temps où ceux que nous avons perdus dépassent en nombre ceux qui nous restent. La période des Fêtes est propice à ce genre de bilan, la vie des vieux est inévitablement jonchée de pertes successives, ainsi va le destin des humains que nous sommes.

Que l’on me croie sur parole : mes Fêtes furent bonheur et sérénité…

Michelle Anctil

*Extrait d’un manuscrit en cours : Post-scriptum et Nota Bene.

 

 

 

 

Les étonnantes subtilités de l’âgisme

                                                                       Les étonnantes subtilités de l’âgisme

 

         Certains parmi nous, donnons à des organismes caritatifs. Nos dons sont modestes, à hauteur de notre catégorie classe moyenne. Grande fut ma surprise en recevant récemment de la Croix-Rouge, de la Société Canadienne du Cancer, de la Fédération canadienne de la faune, une énorme enveloppe contenant un rappel que je qualifierais de bien accompagné. De quoi ? Le premier mot qui me vient à l’esprit est …bébelles. Des stylos de couleurs variées, certains avec mon nom gravé dessus, des gants en je ne sais quel tissu, destinés à un mystérieux usage, – pelleter de la neige peut-être ? –, quantité de feuilles de textes justifiant la quête de dons, répétitifs comme si le ou la destinataire avait besoin de nombreuses phrases pour comprendre.

 Pourquoi ces ajouts ? A-t-on soudain découvert mon âge respectable ? Il y a un an, un organisme dédié aux aînés seuls, m’a noyée de cadeaux, de bouffe en particulier : du chocolat, des tartinades, de la confiture.  Y avait-il erreur sur la personne ? On me supposait vénérable grand-mère à la progéniture imposante ? Comment une aînée seule, de surcroît confinée, pouvait-elle partager ce surplus ?

Cette façon de faire s’inscrit dans ce que je nomme « L’incontournable automatisme d’infantilisation des vieux. » Le second mot qui me vient est gaspillage. Ces choix manquent du plus élémentaire bon sens, ont été faits sans réfléchir à la condition des personnes à laquelle on s’adresse. Habituellement les bébelles sont de qualité inférieure et prennent rapidement le chemin de la poubelle. La pandémie ayant entraîné une distribution accrue de subventions, on a raté l’occasion de cibler les vrais besoins. Nous, les vieux, payons des impôts comme tout le monde, ironiquement nous contribuons donc à ce gaspillage.

Ce comportement fait surtout insulte à notre intelligence, nous ravale au rang de gens incomplets incapables de discernement, prêts à accepter n’importe quoi sans protester. Entendu à satiété : les vieux ont besoin de parler… J’abonde en ce sens, rien de plus vrai. Parler, d’accord, mais à qui ? Venant d’un accordeur de piano : c’est pas grave si le piano d’une RPA donne des fausse notes, les vieux ne s’en aperçoivent même pas… À chaque fois que je demande pourquoi le bingo, pourquoi les chants de Noël, genre : Enwoye enwoye la titetitetite ! Enwoye enwoye la tite jument ! ou : Partons la mer est belle ! on me répond que ce sont les vieux qui le désirent, ça les rend heureux. Je doute fortement d’une pareille unanimité, cela m’apparaît du « mur-à-mur » plus commode qu’autre chose.

Un second Noël sous pandémie atténuée est à nos portes. Serait-il possible de nourrir notre âme et notre esprit de beauté, sans nous tremper dans une ambiance surannée aussi réductrice ?

                                                                            JOYEUX NOËL À TOUS !

Michelle Anctil

Le lent apprivoisement avec les autochtones

                                                             Le lent apprivoisement avec les autochtones

 

Apprivoisement… disais-je. Prendre conscience que ce nouveau lieu appelé réserve indienne sera le mien, qu’il ne s’agit pas d’un court séjour, d’une simple visite, mais d’une année scolaire entière, sans sortir de la presqu’île avant le congé des Fêtes, voilà un sérieux sujet de réflexion. Mais à cet âge, on ne réfléchit pas très longtemps, l’attrait du nouveau prime sur le reste. Voir des visages de « peaux rouges », – selon l’appellation des livres d’histoire –, en grand nombre, tous les jours, s’intégrer à un groupe restreint de « blancs », requiert un lent apprivoisement. Pénétrer dans une salle bondée où se déroule un macoucham, y participer, tendre la main à l’homme qui vous demande de lui accorder une danse, adapter vos pas à un rythme qui vous est inconnu, proche d’un rituel envoûtant, vous y abandonner avec une aisance croissante… quel apprivoisement précieux, inoubliable ! De même celui de monter les quelques marches de la maison des parents d’élèves, y entrer en réprimant le réflexe de recul olfactif suscité par les odeurs nouvelles, jaser avec peu de mots, échanger des regards où la joie et la confiance s’insinuent graduellement, où les sourires suppléent au vocabulaire limité de la conversation, ainsi fut une expérience de jeunesse au milieu des année soixante.

Qu’en est-il actuellement plus de cinquante ans plus tard ? L’apprivoisement, empreint de bonne volonté, qui ne saute aucune étape, aboutit immanquablement à une acceptation de l’autre, en dépit des différences. C’est ce qui est vraiment en train de se réaliser, petit à petit, pas à pas. Le talent des artistes innus, littéraire et musical, explose, il enrichit notre culture d’une couche d’exotisme local, bien à nous, bien de chez-nous. Le peuple autochtone a pour principale caractéristique la lenteur. Il s’arrime au déroulement des choses sans le bousculer, sans l’interrompre, attend l’aboutissement sans s’énerver. Il est de notre devoir de nous y adapter

Et si, de leur côté, nos gouvernements agissent de façon tangible et efficace pour améliorer les conditions d’hygiène et de santé dans les réserves, une pareille semence ne pourra que faire lever la fleur de la réparation et de la réconciliation, d’autant plus resplendissante qu’elle aura été tardive.

Entendu un jour lors d’une entrevue télévisée : « Au fond, même si j’ai beaucoup souffert au pensionnat, peut-être que, sans ce séjour forcé, je n’aurais pu avoir la carrière que j’ai actuellement ? » L’artiste innu, par ce propos, venait poser une pierre d’honnêteté au mur de l’abominable scandale des enfants arrachés à leur famille.  Il est bon qu’une telle réflexion vienne nuancer le désolant souvenir qui en reste. Des nuances on n’en apporte jamais trop quand on vise une communication authentique, un rapprochement en profondeur.

 

Michelle Anctil

 

L’importance du choix des mots (2)

                                        L’importance du choix des mots (2)

 

         Nous usons de racisme à l’égard des autochtones, notre p.m. l’admet et chacun de nous également. Je n’ai jamais entendu personne réfuter ce constat. Pour mieux comprendre comment il se manifeste, un portrait de qui nous sommes, de notre système de penser commun s’impose. Car, selon ce qui habite un individu en ses racines et profondeurs, l’exercice du racisme peut varier en force, en pouvoir de blesser, d’humilier, de détruire.

Une caractéristique nous définit, à mon avis, en tout premier lieu : notre tendance à rigoler, nous moquer, nous amuser des travers et faiblesses, les nôtres et ceux des autres. Le foisonnement des humoristes, la grande place qu’ils occupent dans notre monde artistique, leur influence, prouvent indéniablement notre capacité d’autodérision. Là où est le rire, il ne peut y avoir de destruction systémique du bien-vivre et du bien-sentir de l’autre. Dans ma famille, dont le chef était un pince-sans-rire, nous étions très forts pour donner un surnom à chacun.e selon, soit son apparence, soit ses petits défauts et manies. N’en pas avoir était quasiment une lacune tant cet étiquetage nous était naturel. Cela ne nous était pas exclusif, qui, des gens de mon âge, n’a pas connu des Ti-pits, Ti-toines, des Ti-turs?

Un aveu : quand je vois la chef de l’opposition sur mon écran de télé, je me dis : voilà ma Bronzée ! Ma sœur aînée, décédée récemment à l’âge vénérable de quatre-vingt-treize ans, la nommait pour sa part : Grands-yeux-blancs. Sommes-nous pour autant de vilaines vieilles dames racistes ? Non. Seulement des femmes habituées à faire leurs petites comiques, par réflexe tout simplement. Il ne nous viendrait pas à l’esprit le moindre mépris au vu de son statut de racisée, nous sommes capables de considérer ses mérites et qualifications, d’écouter ce qu’elle a à dire, que nous y adhérions ou non.

Parmi les choses qui se disent à propos des amérindiens, il en est qui sont bel et bien vraies. Par exemple : ils ne portent pas l’alcool, celui-ci ingurgité même en petite quantité leur fait facilement perdre le nord. Il induit chez eux la violence. Une amie et voisine, épouse d’un amérindien, venait parfois se réfugier chez-moi lorsque son très brillant et compétent mari, occupant un poste important, avait levé le coude dans un légitime désir de se détendre après une semaine de travail. Une fois dégrisé il était plein de regrets, son changement drastique de comportement lui était à lui-même un mystère. Sachant ces petites choses, pas encore devenues grosses, un seul mot résume le tout premier pas à franchir : l’apprivoisement.

 

À suivre…

 

Michelle Anctil

 

Prudence et cohérence dans le choix des mots

                                Prudence et cohérence dans le choix des mots.

 

Quel brassage lors de la journée « vérité et réconciliation » des autochtones ! Le premier ministre ne sait plus comment justifier son refus d’apposer sur le Québec l’étiquette de « racisme systémique ». Commentant le rapport de l’enquête sur le décès de Joyce Échaquan, il citait la définition du mot « systémique » lue dans le Petit Robert, soit une généralisation automatique d’actes racistes, tolérés, voire encouragés en haut lieu, résultat d’un système bien établi. J’ai, pour ma part, consulté le Larousse. Si les mots ne sont pas les mêmes, ils ont le même sens : globalité…parties intégrantes d’un ensemble. Un genre de mur à mur quoi !  Notre attitude et cette perception présentent une incohérence criante, ils en font ressortir l’exagération, plus encore la fausseté.

Qui croira au racisme systémique s’il ouvre la télévision et y voit en abondance des gens de couleur, non seulement dans les émissions, mais aussi dans les publicités ? Ou encore nos journaux où quantité d’articles ou chroniques sont signés de noms étrangers ? Dans Le Devoir de fin de semaine, j’en trouvai dix-neuf côtoyant les quarante-et-un autres à résonance québécoise. Ça résulte du racisme systémique, ça ?

         Il y a plusieurs années, en visite chez un couple habitant la Côte-Nord,  j’entendis le petit garçon de sept ou huit ans se moquer des crottés, des foncés, des puants, qu’il regardait dans un coin du petit aéroport local. Ce groupe à part, je le voyais moi-même à chacune de mes visites, mais il suscitait alors très peu ma curiosité. Plusieurs années plus tard, devenu adulte, il vilipendait les mêmes crottés, foncés, puants au motif qu’ils ne payaient aucun impôt ni taxes du seul fait qu’ils étaient amérindiens alors que lui, jeune travailleur débutant sa carrière, déplorait en payer beaucoup trop. Entre-temps j’avais fait l’expérience d’une année d’enseignement dans la réserve d’Obedjiwan. Après une courte hésitation, je ne trouvai que cette réplique à lui donner :

« On leur doit bien ça ! Comment te sentirais-tu, toi, si des étrangers te chassaient de chez-toi, s’appropriaient de ton terrain, ta maison, ta langue, ta spiritualité ? Ils étaient là avant nous, le sais-tu ? « 

         Racisme systémique ? Non. Plutôt ignorance du background de ces nations : la Loi sur les Indiens, les mensonges de l’histoire du Canada apprise à l’école.  Il répétait les commentaires entendus, non seulement dans son milieu, mais partout au Québec. Nos rapports avec les autochtones diffèrent énormément de ceux avec les immigrants venus vivre chez-nous. D’où le danger d’un amalgame qui pourrait s’avérer désastreux. Il y a tellement de points à nuancer, rectifier, mettre à jour !

À suivre…

 

Michelle Anctil

Au bord de la… sursaturation ?

                                                                          Au bord de la… sursaturation ?

 

         Oh oui je le suis ! J’en suis rendue à éteindre le son dès que j’entends : « Ceci est un message du gouvernement du Québec. » Bon. N’allons pas conclure que la vieille dame renie la gestion de la pandémie du dit gouvernement reconnue par tous comme exceptionnelle. Elle en est très fière. Néanmoins, elle est découragée devant les ravages de la 4ième vague. Même si on l’a prévue, la recrudescence du nombre de cas ramène les esprits vers la 1ère  qui nous a tellement marqués par sa tragique épuration de vieux. En dépit de l’adoucissement notable des restrictions, de la joie des retrouvailles, tant que se produiront de nouvelles éclosions, qu’une minorité d’irréductibles refusera la vaccination, l’atmosphère de fond persistera.

         J’éprouve beaucoup de gêne sur un point particulier. Lors de la première vague, une voisine de corridor m’en avait fait la remarque. C’était au temps où nous tous, jeunes et vieux, visionnions religieusement les conférences de presse quotidiennes sur la COVID. « Ma foi, on parle quasiment plus d’argent que de santé ! » me dit-elle un jour sur un ton excédé. Ça ne faisait que commencer. On aurait dit une surenchère entre les deux paliers de gouvernement, c’est à qui serait le plus aidant, le plus généreux. Plus récemment, voilà que l’on a procédé à la façon Loto-Québec. Il est juste et bon de dépanner les travailleurs directement touchés par la pandémie, cela est parfaitement justifié. De là à créer des gros lots en vue de persuader les irréductibles… Ce procédé me rend mal à l’aise. L’argent ne peut tout régler. Il ne peut non plus tout guérir. Attiser chez les individus cette fibre superficielle c’est un peu nier leur âme. Ajoutons à cela la litanie de l’auto congratulation que l’on nous sert à satiété, interminable liste de vertus que nous sommes censés avoir acquises pendant la pandémie. Existe-t-il quelqu’un qui, à l’écouter, se gonfle de fierté, se hisse lui-même au rang de héros ? Cette glorification est-elle utile ? Notre reconnaissance du mérite de ceux et celles qui ont œuvré sur le terrain va de soi, c’est à eux qu’il faut exprimer notre admiration. Une distribution d’éloges at large, n’est-ce pas exagéré ?

         Nous devrons composer avec la COVID désormais, nous dit-on. Aucune personne de mon âge n’a envisagé de vivre son dernier sprint dans une atmosphère aussi tendue. Comment pallier ces effets réducteurs ? Donner la priorité à l’âme. Se connecter à la beauté du monde. Un moyen tout simple pour nous y mener par exemple : un regard sur le magnifique coucher de soleil illustrant ce texte, tableau d’une peintre de talent, Maryse Marceau. Le temps de ce regard, la COVID et sa ronde piassante a pris le bord, la ditebeauté l’a chassée…

         Ça fait tellement de bien !

 Michelle Anctil

Le tricoté-serré ne convient pas à tout le monde!

                            Le tricoté-serré ne convient pas à tout le monde !

 

Maintenant que la vaccination va bon train, qu’une libération graduelle tant souhaitée se montre le nez, que nous souhaitons tous qu’une quatrième vague passe outre en oubliant le Québec, l’expression tricoté-serré a été prononcée à plusieurs reprises comme étant la recette infaillible de s’en sortir, solidarité toutes voiles dehors ! Je veux bien. Mais j’ai quelque réticence à l’adopter, elle a, si on y pense bien, un double sens qu’il vaut mieux éviter. Lors d’une table ronde télévisuelle récente, l’ex-vedette Edith Butler en a évoqué un aspect non souhaitable : du temps de son enfance le tricoté-serré acculait les jeunes gens à se marier soit entre cousin.e.s, soit avec le ou la célibataire de telle maison, le ou la seul.e disponible dans les alentours.

Notre société a évolué depuis. Notre horizon s’est élargi. Le vaste monde et sa diversité nous sont de plus en plus connus. De tous temps, il y eut des individus inaptes à s’insérer dans le tricoté-serré, ils y étouffent. Un peu de lousse entre les mailles leur permet de respirer plus à l’aise sans atténuer la solidité de l’ouvrage, sans mettre en danger sa mission protectrice et rassurante.

Ces récalcitrants ont eux aussi le droit de vivre, des électrons libres il y en a toujours eu et il y en aura toujours dans quelque groupe que ce soit. Certains peuvent entraver l’harmonie du vivre ensemble en exerçant une influence délétère et destructrice, mais dans l’ensemble, la plupart d’entre eux sont de bonne volonté, capables de communication cordiale avec leur entourage. Par exemple, refuser d’entrer dans un moule d’infantilisation et de conformité tous azimuts quand on habite dans une RPA est une chose, y mettre délibérément la pagaille sans discernement et sans nuance en est une autre.

Y a-t-il place pour de tels individus à l’intérieur de nos lieux de vie ? Y font-ils taches d’huile parmi les autres, plus souples et conciliants ? Tout dépend de l’ambiance installée, du degré de souplesse et d’acceptation de leurs dirigeants, de la nature des valeurs qu’ils prônent. Cela varie d’un lieu à l’autre. Imaginons un petit scénario. Une préposée d’expérience œuvrant auprès des vieux depuis des années, qui les aime de tout son cœur, s’informe de vous. Un petit souci sous-tend sa question, elle désire tellement que vous alliez bien ! Vous lui répondez gentiment, sourire aux lèvres, d’une voix ferme cependant : Ça va. Vous pouvez me parler normalement, j’ai quatre-vingt-six ans, pas six !

Ça n’a l’air de rien, mais des interventions de ce genre feraient reculer d’un bon pas l’approche actuelle où l’on semble persuadé que tous les vieux sont fragiles, vulnérables, angoissés, inquiets, insécures.  Non, ils ne le sont pas tous.

Récalcitrants disions-nous… Ouvrons-leur toutes grandes nos portes !

 

Michelle Anctil

Inoubliable Obedjiwan

                                                                                 Inoubliable Obedjiwan

 

Je fus particulièrement touchée par l’émission « Le Grand Solstice » soulignant la fête nationale des autochtones du 21 juin. Le succès grandissant des talentueux artistes issus des Premières Nations me comble, leurs prestations, sous une forme ou une autre, touchent en moi une fibre particulière.

Je m’explique.

Au début des années soixante, existait une tendance chez les jeunes gens d’aller vivre des séjours professionnels à l’étranger. Certains s’inscrivaient à un échange France-Québec, d’autres, dans un désir de missionnariat laïque ou simplement d’exercer ailleurs leur expertise, s’exilaient plus loin encore. À la pension pour jeunes filles où j’habitais, j’assistai un jour au retour de l’une d’elles. Je la dévorais des yeux, épatée de sa hardiesse, son aventure me fascinait. J’entrepris alors des démarches pour une année d’enseignement au Laos. Favorables au début, elles échouèrent bientôt à cause d’une restriction médicale : vivre en si haute altitude aurait été à la longue néfaste pour mon état cardiaque.

Immense déception.

Je fus cependant bien rapide à virer mon capot de bord. Ma soif d’exotisme fut plus modeste, il serait… québécois. C’est ainsi que je partis enseigner à Obedjiwan, réserve faisant partie du Réservoir Gouin. Pour s’y rendre il fallait passer par l’Abitibi, ensuite l’atteindre par hydravion. Je m’adaptai facilement à la mentalité autochtone. Les femmes surtout, jeunes, toujours souriantes, attiraient mon attention. Très habiles de leurs mains, je prenais plaisir à les regarder coudre de minuscules perles de couleur sur des mocassins dont l’odeur témoignait de leurs peaux fraîchement tannées. Les enfants étaient très attachants, dociles, serviables, ils irradiaient une belle joie de vivre.

En juin, on m’offrit une promotion, j’occuperais le poste de « principale » d’une école à Manowan, autre réserve, moins isolée, non loin de La Tuque. Eh oui, le Manawan de Joyce… Mal armée pour résister aux nombreuses mises en garde des blancs de mon entourage, je finis par y renoncer. Pire encore : je donnai ma démission.

Mon cœur, lui, y est resté. Quelques années plus tard, lorsqu’on rapportait des nouvelles des jeunes à Obedjiwan : drogue, ivrognerie, suicides, je pensais : « Ce sont peut-être les descendants de mes élèves de 1963… » J’en ressentais une grande peine. La découverte récente de cadavres d’enfants en Colombie-Britannique et en Saskatchewan me remplit de honte.

Comprend-on pourquoi Le Grand Solstice m’a tant émue et consolée ?

 

Michelle Anctil

Un progrès bien amorcé

                                                                        Un progrès bien amorcé

 

Je tenais à visualiser le documentaire de Annie-Soleil Proteau « La dernière maison » présenté à TVA dimanche le 6 juin dernier. Il lui a été inspiré par le décès de sa grand-mère suite à un séjour dans une RPA qu’elle ne put réintégrer après une hospitalisation. Il traite essentiellement de soins à domicile, domaine négligé, pour  ne pas dire occulté au Québec pendant trop longtemps. Des personnes âgées de diverses régions témoignent de leur volonté de rester chez eux, nous dévoilent leurs expériences, leurs efforts en ce sens. Le personnage qui m’a particulièrement interpellée est celui de la dame de quatre-vingt-quatorze ans prononçant fièrement le mot-clé LIBERTÉ ! Sauvegarder sa liberté de parole et de mouvement voilà ce qui lui confère sa vitalité exceptionnelle, sa clarté d’esprit exemplaire. À l’entendre, j’avais envie de lui ressembler le temps venu !

La définition du vieillissement pourrait se résumer à cela : une succession de pertes d’habiletés et d’aptitudes qui grugent la liberté individuelle. Les premières sont acceptables puis, à mesure que le temps passe, elles deviennent plus pénibles. On se trouve alors à une croisée des chemins, on décide de « casser maison » et on va habiter dans une RPA. Au-delà de cette situation de base, les motivations profondes varient d’une personne à l’autre. Une stricte honnêteté me commande un aveu : je ne suis pas du tout représentative des résident.e.s d’une RPA, bien que je leur voue estime et admiration. Dès le début de ma carrière, j’ai formé le projet de consacrer ma retraite à écrire à plein temps, dessiner, faire de la musique, bref, m’épanouir dans les activités artistiques que j’avais dû sacrifier afin de gagner ma vie et pour lesquelles j’avais une forte attirance. Comment peut-on se donner pleinement à un projet, y consacrer du temps et de la concentration et, en même temps, participer aux activités offertes ? Cela est impossible. Le choix s’est imposé par la force des choses.

 Il y a un progrès notable dans les publicités. S’atténue peu à peu la tendance à édulcorer, à présenter les RPA comme garantes d’un état de béatitude perpétuelle. Entre autres, la suggestion de se transformer en as du yoga méditatif frise l’invraisemblance. L’acquisition d’habiletés nouvelles n’est pas automatique du seul fait de franchir le seuil d’une résidence. L’appât du chapelet ou du bingo est disparu des annonces, il faut s’en réjouir. Qui, de nos jours, parmi les devenant-vieux en quête d’un troisième âge épanouissant y succomberait ?

À suivre…

Michelle Anctil                                                                  (www.michelleanctil.info)

                                   

 

 

 SOPH

 

Et si je sortais de dessous le boisseau?

                                                              Et si je sortais de dessous le boisseau ?

 

Ça y est, je suis démasquée (sans jeu de mots), j’ai été percée à jour. Je dois me montrer désormais à métier découvert. Fini l’anonymat dont je m’enveloppais en toute sécurité.

Un certain matin alors que je lisais mon courrier, j’aperçus un message classé indésirable. Je me demande toujours qui au juste décide s’il l’est ou non, le système mail s’en charge sans nous demander notre avis. J’en pris connaissance, curieuse de savoir ce qu’il en était. C’était une bouteille lancée à la mer : une compagne de pensionnat désirait me retrouver soixante-dix ans plus tard. Elle avait amorcé sa recherche par le biais du site de la vieille dame, le lien se fit tout naturellement avec l’autre, celui qui me définit en tant qu’écrivaine. Elle m’apprit avoir fidèlement suivi mon parcours après avoir lu l’une de mes nouvelles dans un magazine, Châtelaine ou L’Actualité, se trouvant sur une table de salle d’attente. Cela ne date pas d’hier puisque ces deux revues ont cessé de publier de la fiction depuis plusieurs décennies. En fait, elles y parurent au début des années soixante-dix. Pour elle ce fut un heureux aboutissement et pour moi des retrouvailles qui me comblent de joie. Les voies de l’Univers m’émerveillent par leurs synchronismes parfois si éloquents qu’on ne peut douter d’un monde invisible veillant avec amour sur nos destinées. Ce retour dans le temps m’apparut une magnifique rose rouge au milieu de l’interminable et insistant tapis jaune vif des pissenlits de nos mémoires.  

En passant, j’adore les pissenlits ! Et les roses aussi !

Alors que vient faire SOPH là-dedans me dira-t-on ? Dès mes premiers livres j’ai évoqué l’importance des chats dans ma vie. Je me suis même enhardie à faire de l’un d’eux un vrai auteur dont je recueillais les sages propos. Je l’affublai du nom du poète dramaturge Sophocle ayant vécu quatre cents ans avant Jésus-Christ. Parmi les grandes tragédies qui nous restent de lui, Antigone m’avait époustouflée quand je l’avais découverte dans ma jeunesse. Alors je suis restée accrochée au grand homme capable de créer des personnages de cette envergure.

Sortir du boisseau implique un devoir de transparence. Désormais je signerai mes articles de mon propre nom. Je garderai néanmoins l’image de SOPH tout près. On ne peut tout de même pas chasser cavalièrement un coauteur de cette qualité… cela ne se fait pas !

Michelle Anctil

 

   SOPH

 

 

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