De la sirupeuse pitié, de grâce, protégeons nos aînés!

                                                    De la sirupeuse pitié, de grâce, protégeons nos aînés !

 

     Il y a quelques mois, je fus témoin de ce que je nomme carrément une « séance d’infantilisation ». Nous nous rendions faire des achats dans un marché à grande surface. La chose faite, un résident vint reprendre son siège, notre autobus étant sur le point de redémarrer pour le retour. Voilà que la responsable de ce déplacement monta à bord, s’approcha de lui et se mit en frais de l’inonder de paroles réconfortantes. Son langage aurait mieux convenu à un jeune écolier qu’à un octogénaire. Tout en lui flattant l’épaule, elle se morfondait en excuses, promettait que cela ne se reproduirait plus. Elle semblait intarissable, insistait, se répétait.

     Que s’était-il produit auparavant ? Cet homme avait-il frôlé quelque danger ? S’était-il trouvé mal portant ? Je jetai un regard sur lui : son état physique m’apparut tout à fait normal.  Bien sûr, je n’ai aucune expertise pour en juger. Gêné de monopoliser ainsi l’attention, il essayait tant bien que mal de dire à la dame qu’il n’était pas nécessaire d’en faire tout un plat, elle continuait de plus belle. Je me sentais très mal à l’aise pour lui. J’avais déjà conversé avec cet homme et la narration de son parcours de vie, la description de sa situation familiale indiquaient un esprit bien structuré, lucide et cohérent.

     Une telle scène n’est vraiment pas de nature à donner le goût de poursuivre sereinement sa vieillesse. Elle n’est pas propice à la sauvegarde de la clarté d’esprit chez les devenant-de-plusen-plus-vieux que nous sommes.

     Cette façon d’aider m’apparait ostentatoire, condescendante, bien loin d’une authentique compassion, plutôt de nature à rabaisser, dévaloriser, isoler.

      Plus récemment, en accord avec l’une des exigences de la pandémie, une amie m’apporta mes sacs d’épicerie accompagnée jusqu’à ma porte par une préposée. Cette dernière m’était tout à fait inconnue, je ne l’avais jamais vue jusqu’à ce moment. Elle entra en même temps que mon amie, me salua. Quelques minutes auparavant avait été amorcée l’évacuation des lieux suite à une fausse alarme d’incendie. Mes voisins et moi, regroupés dans le corridor, avions fini par nous en amuser. Me regardant intensément, elle s’adressa à moi :

     « Je comprends votre désarroi, madame… »

     Elle continua mais je ne l’écoutais plus. Le mot désarroi m’a figée net. 

     « Je ne ressens aucun désarroi.  J’accepte de bonnes grâces ce que la Vie nous envoie, ce que je n’accepte pas c’est la bêtise humaine. Faites confiance aux gens, faites confiance à vos gens, cela ira beaucoup mieux… »

     L’utilisation automatique de ce genre de mots, sans même avoir jeté un regard préalable afin de vérifier l’état d’esprit de la vieille concernée, ressemble beaucoup à l’attitude de la responsable dans l’autobus. C’est ce que j’appelle de la sirupeuse pitié. Elle est fortement répandue, elle sévit partout, aucun palier n’y échappe, de la presse écrite jusqu’au plus anodin échange personnel avec nous.

     DÉSARROI… à éradiquer du vocabulaire nous décrivant. Il y en a beaucoup d’autres : VULNÉRABLES, MALHEUREUX, DÉMUNIS, et j’en passe… Pourquoi ne pas s’en tenir à ce qui nous définit le mieux : des êtres humains fragilisés par le passage du temps?                         

 

 

   SOPH.

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