Les maisons des aînés versus jarnigoine

Maisons des aînés versus jarnigoine…

 

Lorsque j’étais enfant, il est un mot que j’ai souventes fois entendu, maintenant disparu de notre vocabulaire. Je n’eus aucune difficulté à en saisir le sens même en mon tout jeune âge. Lorsque mon père et les autres adultes trouvaient que quelqu’un prenait des décisions  inappropriées, jugeaient un projet ou une situation comme étant sans allure, on disait sur un ton exaspéré, presque scandalisé : « Qu’il, qu’elle a donc pas de jarnigoine celui-là, celle-là ! Ça a aucun bon sens son affaire ! »

C’est à n’y rien comprendre. En février dernier, le sondage hebdomadaire provenant de mon syndicat de retraités de l’éducation portait sur les maisons des aînés. Notre assentiment portait sur quatre choix en vue de l’amélioration de nos conditions de vie : 1) Les services à domicile ; 2) L’ajout de personnel ; 3) Les maisons des aînés ; 4) La réfection des CHLSD. Or le résultat plaça les maisons des aînés nettement au bas de l’échelle avec un pourcentage de seulement 3,79%, les autres récoltaient respectivement : 75,95% ; 10,42% ; 9,85%. Plus récemment en juin, suite à l’annonce de la finition imminente de l’une de ces maisons, on nous sonda à nouveau. La question était : étions-nous pour que l’on cesse ce projet onéreux ou encouragions-nous sa poursuite ? Cette fois aussi, le résultat ne fit aucun doute : 66,44% pour son abandon ; 24,15%, pour sa continuation, les autres sondés ne se prononçaient pas. Aucun article de journal ne mentionna la moindre adhésion à cette solution. Non plus aucune personne de mon âge ne manifesta le désir de vivre dans une telle habitation. Alors, pourquoi ajouter au tableau déjà si peu reluisant cette couche de dorure ?  Croit-on qu’elle puisse effacer la honte ressentie par tous au rappel des conditions misérables de fin de vie des 5060 victimes de 2020 ? Voilà ce qui confirme éloquemment une vérité criante, source de bien des dérives :

Quand les vieux parlent, on ne les écoute pas !

Pour la grosse majorité des québécois, ce qui urge est l’accessibilité aux soins et services à domicile. En amont des soins médicaux à domicile, les services à domicile les ont précédés. Au-delà des scènes touchantes de certains reportages télévisuels montrant des gens âgés dépendants qui n’arrivent plus à se tirer d’affaire tout seuls dans leur maison, il y eut énormément de petites choses apparemment banales qui, d’érosion de jarnigoine en érosion de jarnigoine, ont abouti en une perte bien réelle d’autonomie. Cette dernière est venue sournoisement, petit à petit, un bon matin ce fut : ça ne peut durer ainsi…

La merveilleuse longévité actuelle n’a pas été décidée par nous les vieux. Je ne crois pas au mur-à-mur d’une unanimité acceptée, voire souhaitée. Les exemples du contraire existent pour peu qu’on écoute et observe autour de soi. J’en ai vu quelques-uns, mais surtout je suis à l’affût de toutes lectures sur le sujet. Lorsque la prolongation de la vie s’instaura peu à peu, subjugués par les progrès phénoménaux de la science médicale, on a omis un exercice de jarnigoine essentiel : préparer la société au vivre-ensemble qu’elle entraîne.

Notre population n’y est pas du tout prête.

L’exemple suivant illustre bien ce que je compte exprimer par la suite. L’employé.e d’un grand marché qui, au téléphone, vérifie gentiment, patiemment votre liste d’épicerie, tissant ainsi un lien cordial, confiant, respectueux, fait davantage pour le rester chez-soi le plus longtemps possible que toutes les belles théories émises par les penseurs du haut de leur tour d’ivoire…

 

À suivre.

 

Michelle Anctil

 

Et la pollution sonore, qu’est-ce qu’on en fait?

 

Et la pollution sonore qu’est-ce qu’on en fait ?

Nous étions au jour béni où nous pouvions enfin nous démasquer dans les aires communes. Vite, retrouver les lèvres, regarder se dessiner les sourires, y lire des mots ! Dans le corridor qui mène aux casiers postaux et longe le grand salon, je vis des résident.e.s assis en demi-cercle, visages dénudés. Je leur jetai un bref regard et leur fis un bonjour de la main tandis que mes lèvres à moi se fendaient jusqu’aux oreilles pour signifier ma joie et ma délivrance. Je les savais partagées par tous. On aurait pu entendre voler une mouche tant l’intériorité avait de quoi se nourrir sans paroles. Une fois mon courrier récupéré,  je revins sur mes pas et me dirigeai vers l’ascenseur lorsque je fus dépassée (je marche très lentement à l’aide de deux cannes) par la récréologue. Constatant le silence et l’immobilité, elle s’écria :

Mais comme ça manque d’animation ici !

Elle se désolait de voir ses ouailles calmes et coites, peut-être craignait-elle que ce répit leur soit néfaste ? Pour ma part, je me réjouissais d’avoir participé à une sorte de communion de pensée à hauteur d’âme. Que serait-il arrivé si j’avais prononcé à haute voix l’exclamation qui me vint à l’esprit ? Pourquoi ces gens, pleins de reconnaissance, ne seraient-ils pas en état de réflexion, de contemplation, de méditation, du seul fait de l’allègement survenu aujourd’hui ?

Silence n’est pas synonyme de tristesse.  Immobilité n’est pas synonyme d’ennui.

Nos lieux de vie, émettent allègrement une pollution sonore intense si j’en juge par mon expérience actuelle. Il est désormais interdit de laisser les moteurs de véhicules tourner à vide. On travaille pour la planète ou on s’en fout, à chaque communauté de faire son choix. Décèle-t-on un contrevenant sur le vaste stationnement d’un grand centre commercial ? Vite, on s’empresse de l’avertir, ai-je déjà observé. Alors pourquoi les gros camions de livraison Gordon et autres, nous imposent-ils leur grondement strident pendant qu’on procède au déchargement ?  Ils en ont parfois pour plus d’une demi-heure. Passe encore pour les bip bip du « reculons », les grincements de freins, les va-et-vient des mastodontes voués à la cueillette des vidanges, aussi bien s’y faire, ils font partie de notre quotidien.  Mais ne pourrait-on pas au moins éviter, en plus de la pollution de l’air émise par les émanations d’essence, l’autre, la sonore ? En agissant ainsi, on nous vole des morceaux d’été précieux aux portes et fenêtres ouvertes, on nous oblige à tout fermer le temps que ça dure.

Le bénévolat exercé à la suite de la parution de mon premier livre* m’a beaucoup appris sur l’audition. Outre le fait que la vieillesse entraîne sa diminution, les vieux développent une plus grande sensibilité aux bruits forts, deviennent incapables de localiser de quel côté provient la parole ou le bruit. Souvent, ils sont conscients qu’on est bel et bien en train de parler mais ce qui est exprimé leur échappe complètement. La frustration de ne pouvoir comprendre, la captation amplifiée du moindre vacarme (nommée hyperacousie), voilà des limitations irréversibles qui accentuent leur fatigue et leur faiblesse. Des livres traitant du sujet ont alimenté mon empathie envers les malentendants. J’en ai retenu des avis éclairants :

« Nos oreilles ne sont pas programmées pour subir des niveaux sonores d’ample intensité. Nous devons prendre conscience de leur fragilité, car elles sont les tout premiers instruments du son, non du bruit. »

Pour finir : crier pour communiquer avec une personne sourde est la dernière chose à faire. Il vaut mieux la toucher doucement, lui faire face, bien la regarder et articuler d’une voix normale ce qu’on doit lui dire. Elle vous comprendra, je vous le garantis…

 

Michelle Anctil

*Un nid dans l’oreille Les Éditions Le Dauphin Blanc 1992.

 

La naissance de notre système de santé

La naissance de notre système de santé.

 

Je me rappelle vaguement l’accueil réservé aux énormes changements apportés à notre façon de recevoir les soins de santé dans les années 70. Comment procédait-on avant la carte-soleil ? Nous l’appelions humoristiquement la Castonguette en référence au Dr Castonguay, l’un des principaux fondateurs de l’assurance-maladie. Certaines catégories d’employés bénéficiaient d’une assurance-groupe défrayant partiellement le coût des consultations médicales, les autres devaient payer à mesure. De nombreux messages publicitaires, provenant du gouvernement nous incitaient à consulter, ne pas hésiter à voir un médecin. C’était à la fois rassurant et intimidant. Quant aux troubles mentionnés en exemples, ils n’étaient, à mon avis, vraiment pas assez sérieux pour en parler à un docteur. Avec le recul, je traduis mes doutes de ce temps par une protestation spontanée, bien actuelle celle-là : Que voilà le bar ouvert à l’hypocondrie qui sommeille à des degrés divers dans chacun, chacune !

Ce système de santé dont on attendait tant se révèle, plus de cinq décennies plus tard, un fouillis total. On a tenté à plusieurs reprises de le réformer, aucune tentative dans ce sens n’a amélioré son fonctionnement. Des innovations pertinentes, porteuses de redressement, ont été suggérées, malheureusement les rapports qui en sont issus dorment sur les tablettes depuis tout ce temps. Pourtant, dans sa conception initiale, il était réputé comme l’un des meilleurs au monde. Où est-ce que le bât blesse ? Quelles sont les causes de ce dysfonctionnement récurrent ? En cet après-pandémie et à la lumière de tout ce qu’elle révélé au grand jour, on s’applique à le refonder, entendre par là : vérifier ses principes de base, se réapproprier les plans les plus valables que l’on a ignorés, solidifier chaque pierre du solage de cette maison branlante, les refaire au besoin.  On ne peut que se réjouir de lire dans les journaux des articles fort éclairants, réflexions, avis, constatations d’où émerge une pointe de lucidité. Certains osent même remettre  en question le comportement de chaque individu, tant les dispensateurs de soins, médecins et infirmières, que nous les bénéficiaires. Quand un bateau entier frôle le naufrage, les responsabilités individuelles sont à revisiter à tous les échelons. Quelqu’un quelque part n’a pas fait ou a mal fait sa job, quelqu’un quelque part a abusé, s’est cru tout permis, a mal compris, mal interprété, a omis de réfléchir avant de faire sienne quelque théorie ou protestation aux arguments douteux. Lorsque la formule médecin de famille est survenue cela n’eut rien pour réparer l’état du bateau. Au contraire, il tanguait de plus belle.

Je lus avec bonheur une citation émanant du cabinet du ministre de la santé : « Il faut sortir de l’idée que tout le monde a besoin d’un médecin de famille. » Je me sens moins dissidente d’avoir spécifié sur un formulaire récent cette absence de besoin justement. A-t-on idée de la débarque que nous subissons, nous les vieux, par les temps qui courent ? Nous avons été élevés, avons grandi, avons vieilli en entretenant une admiration inconditionnelle pour les médecins et les infirmières. Enfant, je les hissais au rang de héros dispensateurs, sinon de guérison totale, du moins de réconfort, de confiance, nous les voyions peu souvent, mais lorsque cela arrivait, il irradiait de ces rencontres une aura presque magique.

Comme il serait dommage que le vingt-et-unième siècle s’avère celui qui a enterré la noblesse et le sens du sacré rattachés à la vocation médicale, la plus indispensable de toutes. Les valeurs qu’elle porte ne passeront jamais de mode, elles sont plus que jamais à ré-exalter…

 

Michelle Anctil

 

*Extrait de Ma vie quotidienne avec une accro (page 21) Les Éditions à Rebours 2015

 

 

La vie rétrécie (2)

La vie rétrécie (2)

Nous voici face à la 6ième vague. Il est vrai qu’on l’avait prévue, mais n’empêche… Elle n’a rien pour ralentir le rétrécissement de nos vies, surtout pour nous les vieux. Alors que vous, des générations qui nous suivent, êtes en mesure de vous réajuster, vous adapter, reprendre une grande partie des activités dont la COVID vous avait privés, il en est autrement pour nous. Le confinement a passablement rogné nos capacités de bouger, communiquer, partager. Privée de stimulations extérieures, notre vivacité d’esprit en a pris un coup. En un mot, nous ne pouvons rebondir, revenir à ce que nous étions avant la pandémie, ainsi le veulent les lois de l’âge.

Une vie rétrécie, qu’est-ce au juste ? On pourrait la définir comme la conséquence de nos pertes successives, des inconvénients se présentant plus nombreux de jour en jour. Elle est un frein, une réductrice d’énergie, une faucheuse de forces vives.

Il y a quelque temps, fut diffusé à la télévision un documentaire sur la vie dans les CHLSD. Je ne l’ai pas visionné, il ne m’attirait nullement. Qui, parmi les résidents de RPA qui ont vu le jour à la même époque que les vieux y étant décédés, a le goût de se tremper dans cette atmosphère ? Le hasard me permit d’en entendre un bout juste avant de changer de canal. La narratrice décrivait l’attitude d’une dame qui refusait un certain soin qu’elle ne pouvait assumer elle-même. À tort ou à raison, je perçus une désapprobation à l’endroit de cette femme. Instinctivement, en dépit de la brièveté de ce j’ai pu capter, je me suis mise dans sa tête, je comprenais son refus d’être rabaissée, réduite à l’impuissance, acculée à la dépendance. Sa vie était devenue rétrécie. Celle des victimes de 2020 l’étaient aussiJ’essaie d’imaginer ce que chacune d’elles pensait, à quel point elle avait conscience de la situation extrême où elle se trouvait. Il est un aspect que personne n’a évoqué : combien, parmi elles, étaient déjà seules et abandonnées par leurs proches bien avant la COVID ? À quand remonte le début réel de leur vie rétrécie ? Quelle en fut la cause décisive ? Si elles avaient pu s’exprimer, si elles avaient été en mesure d’être entendues qu’auraient-elles dit ? On n’écoute pas les vieux, c’est bien connu…

En parallèle avec ce désastreux événement, plusieurs ont perdu des êtres chers ces deux dernières années, pas nécessairement atteints par la COVID, leur parcours de vie en était à son aboutissement tout simplement. Un cas m’a particulièrement confrontée au point crucial suivant : peut-on en toute liberté opter pour la fin d’une vie rétrécie plutôt qu’à une prolongation qui n’a plus rien à voir avec la vie, la vraie, la dispensatrice d’amour et de paix ? Ma réponse est spontanément OUI ! J’ai salué la décision de cette en-allée, elle a été entendue, la frontière de l’interdiction dogmatique a été renversée par un altruisme bien compris.

Que de questions, reproches, soupçons, accusations, circulent ces jours-ci à propos de ce drame ! « L’hécatombe dans les CHLSD demeurera gravée dans les mémoires  » affirme un journaliste.* Un autre annonce la parution d’un excellent ouvrage : 5060. L’hécatombe de la COVID 19 dans nos CHLSD.* Ce branle-bas est dur à nos oreilles d’épargné.e.s, mais il est nécessaire au triomphe de la vérité. Puisse-t-il réhabiliter la noblesse de la vocation de ceux et celles qui nous consacrent leur vie !

Michelle Anctil.

 

* Michel David Le Devoir 2 avril 2022.

* Jean-François Lisée Le Devoir 2 avril 2022. Chez Boréal. Les auteures : Gabrielle Duchaine, Katia Gagnon, Ariane Lacoursière, journalistes à La Presse.

La vie rétrécie…

La vie rétrécie…

La pandémie qui achève, du moins en ses plus contraignantes retombées, a, pendant deux longues années, rétréci la vie de chacun de nous, âges et situations confondus. Nous avons dû effacer au tableau de notre quotidien un grand nombre de petites choses simples et douces qui, sacrifiées jour après jour, se sont transformées en de grosses pertes : rencontres, conversations, sorties, contacts humains, divertissements propices à une évasion bienfaisante, et tant de choses encore ! On pourrait allonger la liste à l’infini.

Le temps semble venu de mettre fin à l’isolement et accueillir, non pas la vaste ouverture au monde qui était notre lot, mais l’adhésion à une quotidienneté plus modeste, jalonnée de limitations acquises et assumées dont la continuation s’avère indispensable à notre sécurité. Rien ne sera plus comme avant, à chacun de recréer sa bulle de confort affectif et spirituel, reprendre ses activités porteuses de partage et d’épanouissement inhérents à un « vivre ensemble » harmonieux.

L’exaspération n’a pas d’âge, le désir de liberté non plus.

Lu récemment sur une chaîne d’informations continues :

« Des aînés se disent infantilisés par le gouvernement pendant la pandémie et réclament une allocation financière. »

Cette affirmation anonyme me laisse perplexe. Certains de mes articles pourfendent l’infantilisation exercée auprès des vieux.* Nos responsables semblent parfois nous confondre avec leurs enfants. Que vient faire le gouvernement là-dedans ? Les décisions viennent de haut, d’accord. Mais a-t-on idée de l’immense éventail d’interprétations à la disposition de ceux qui les appliquent sur le terrain ? Pourquoi cette infantilisation déboucherait-elle sur une allocation financière ? Elle bénéficierait à qui ? Les résidents de RPA et de CHSLD ou leurs propriétaires ?

Hélas, la pandémie n’a corrigé en rien la foi profonde de certains en l’argent solution-miracle à tout et pour tout.

« Croire en l’économie à tout prix nous dispense de sentiments autres que ceux liés à la mathématique du rendement et des résultats. La foi fait dans les deux sens, elle embellit ou elle enlaidit, selon la fin de la croyance. »*

Cette phrase du regretté Serge Bouchard, sage penseur québécois comme il ne s’en fait plus, est un sujet de réflexion tellement plus éclairant que tous les « raisonnements de barreaux de chaise » que l’on nous sert de toutes parts…

À suivre…

Michelle Anctil

* « Infantiliser les vieux : un incontournable automatisme ? »  (3 décembre 2020)

* C’était au temps des mammouths laineux Boréal compact (page 179)

Ô normalité, quand reviendras-tu?

                                           Ô normalité, quand reviendras-tu ?

 

         Que se souhaiter mutuellement pour cette année 2022 qui débute sur les chapeaux de roue ? Où la vertigineuse augmentation quotidienne des personnes attrapées par OMICRON nous sidère ? Vaut-il mieux éviter de formuler des vœux de santé alors que nous avons l’impression que cet intrus nous rit dans la face ? Si l’état actuel des choses ne nous fait pas comprendre notre impuissance d’humains parfois pompés d’orgueil, face à ce qui est plus fort que nous, notre absence d’humilité nous enfoncera davantage dans un déni néfaste. Il n’y a rien à tirer d’une telle attitude.

Aussi bien orienter son attention ailleurs, rêver aux précieuses petites choses pouvant embellir le quotidien, lutter contre la morosité constamment à l’affût lorsque se prolonge une situation indésirable. Chaque individu le fait à sa manière, utilise les moyens à sa portée, exploite les atouts qui lui sont propres. Pour ma part, mon Noël en apparence solitaire fut en réalité gratifié d’une présence prestigieuse, à l’indéfectible fidélité, réconfortante, exaltante, dispensatrice d’une beauté de qualité exceptionnelle. La veille, le jour même et le lendemain, ont circulé en boucle à la grandeur de mon doux nid, des sonates de Jean-Sébastien Bach. Au piano, Glenn Gould, gloire de notre pays dont la perfection d’exécution est reconnue à la grandeur du monde. Pour agrémenter le tout, un accompagnement de violon, de clavecin, de viole de gambe. Mon Jour de l’An ne fut pas en reste. Au lieu que de Bach, ce furent des sonates de Mozart jouées par Marc-André Hamelin, l’un de nos meilleurs pianistes québécois, qui égrenèrent leurs perles de joie, ne laissant aucune place aux regrets et aux chagrins. La musique engendre un bonheur simple et pur là où les clairons de la mondanité ratent la cible.*

« Chose certaine : la vieillesse place celui qui la traverse dans un état perpétuel de deuil à mesure que partent ceux qui l’entourent. »

Cette phrase de l’écrivain Naïm Kattan, extraite d’une entrevue dans Le Devoir il y a quelques années, avait arrêté mon attention, mais c’est seulement maintenant que j’en mesure toute la véracité. Vient un temps où ceux que nous avons perdus dépassent en nombre ceux qui nous restent. La période des Fêtes est propice à ce genre de bilan, la vie des vieux est inévitablement jonchée de pertes successives, ainsi va le destin des humains que nous sommes.

Que l’on me croie sur parole : mes Fêtes furent bonheur et sérénité…

Michelle Anctil

*Extrait d’un manuscrit en cours : Post-scriptum et Nota Bene.

 

 

 

 

Les étonnantes subtilités de l’âgisme

                                                                       Les étonnantes subtilités de l’âgisme

 

         Certains parmi nous, donnons à des organismes caritatifs. Nos dons sont modestes, à hauteur de notre catégorie classe moyenne. Grande fut ma surprise en recevant récemment de la Croix-Rouge, de la Société Canadienne du Cancer, de la Fédération canadienne de la faune, une énorme enveloppe contenant un rappel que je qualifierais de bien accompagné. De quoi ? Le premier mot qui me vient à l’esprit est …bébelles. Des stylos de couleurs variées, certains avec mon nom gravé dessus, des gants en je ne sais quel tissu, destinés à un mystérieux usage, – pelleter de la neige peut-être ? –, quantité de feuilles de textes justifiant la quête de dons, répétitifs comme si le ou la destinataire avait besoin de nombreuses phrases pour comprendre.

 Pourquoi ces ajouts ? A-t-on soudain découvert mon âge respectable ? Il y a un an, un organisme dédié aux aînés seuls, m’a noyée de cadeaux, de bouffe en particulier : du chocolat, des tartinades, de la confiture.  Y avait-il erreur sur la personne ? On me supposait vénérable grand-mère à la progéniture imposante ? Comment une aînée seule, de surcroît confinée, pouvait-elle partager ce surplus ?

Cette façon de faire s’inscrit dans ce que je nomme « L’incontournable automatisme d’infantilisation des vieux. » Le second mot qui me vient est gaspillage. Ces choix manquent du plus élémentaire bon sens, ont été faits sans réfléchir à la condition des personnes à laquelle on s’adresse. Habituellement les bébelles sont de qualité inférieure et prennent rapidement le chemin de la poubelle. La pandémie ayant entraîné une distribution accrue de subventions, on a raté l’occasion de cibler les vrais besoins. Nous, les vieux, payons des impôts comme tout le monde, ironiquement nous contribuons donc à ce gaspillage.

Ce comportement fait surtout insulte à notre intelligence, nous ravale au rang de gens incomplets incapables de discernement, prêts à accepter n’importe quoi sans protester. Entendu à satiété : les vieux ont besoin de parler… J’abonde en ce sens, rien de plus vrai. Parler, d’accord, mais à qui ? Venant d’un accordeur de piano : c’est pas grave si le piano d’une RPA donne des fausse notes, les vieux ne s’en aperçoivent même pas… À chaque fois que je demande pourquoi le bingo, pourquoi les chants de Noël, genre : Enwoye enwoye la titetitetite ! Enwoye enwoye la tite jument ! ou : Partons la mer est belle ! on me répond que ce sont les vieux qui le désirent, ça les rend heureux. Je doute fortement d’une pareille unanimité, cela m’apparaît du « mur-à-mur » plus commode qu’autre chose.

Un second Noël sous pandémie atténuée est à nos portes. Serait-il possible de nourrir notre âme et notre esprit de beauté, sans nous tremper dans une ambiance surannée aussi réductrice ?

                                                                            JOYEUX NOËL À TOUS !

Michelle Anctil

Le lent apprivoisement avec les autochtones

                                                             Le lent apprivoisement avec les autochtones

 

Apprivoisement… disais-je. Prendre conscience que ce nouveau lieu appelé réserve indienne sera le mien, qu’il ne s’agit pas d’un court séjour, d’une simple visite, mais d’une année scolaire entière, sans sortir de la presqu’île avant le congé des Fêtes, voilà un sérieux sujet de réflexion. Mais à cet âge, on ne réfléchit pas très longtemps, l’attrait du nouveau prime sur le reste. Voir des visages de « peaux rouges », – selon l’appellation des livres d’histoire –, en grand nombre, tous les jours, s’intégrer à un groupe restreint de « blancs », requiert un lent apprivoisement. Pénétrer dans une salle bondée où se déroule un macoucham, y participer, tendre la main à l’homme qui vous demande de lui accorder une danse, adapter vos pas à un rythme qui vous est inconnu, proche d’un rituel envoûtant, vous y abandonner avec une aisance croissante… quel apprivoisement précieux, inoubliable ! De même celui de monter les quelques marches de la maison des parents d’élèves, y entrer en réprimant le réflexe de recul olfactif suscité par les odeurs nouvelles, jaser avec peu de mots, échanger des regards où la joie et la confiance s’insinuent graduellement, où les sourires suppléent au vocabulaire limité de la conversation, ainsi fut une expérience de jeunesse au milieu des année soixante.

Qu’en est-il actuellement plus de cinquante ans plus tard ? L’apprivoisement, empreint de bonne volonté, qui ne saute aucune étape, aboutit immanquablement à une acceptation de l’autre, en dépit des différences. C’est ce qui est vraiment en train de se réaliser, petit à petit, pas à pas. Le talent des artistes innus, littéraire et musical, explose, il enrichit notre culture d’une couche d’exotisme local, bien à nous, bien de chez-nous. Le peuple autochtone a pour principale caractéristique la lenteur. Il s’arrime au déroulement des choses sans le bousculer, sans l’interrompre, attend l’aboutissement sans s’énerver. Il est de notre devoir de nous y adapter

Et si, de leur côté, nos gouvernements agissent de façon tangible et efficace pour améliorer les conditions d’hygiène et de santé dans les réserves, une pareille semence ne pourra que faire lever la fleur de la réparation et de la réconciliation, d’autant plus resplendissante qu’elle aura été tardive.

Entendu un jour lors d’une entrevue télévisée : « Au fond, même si j’ai beaucoup souffert au pensionnat, peut-être que, sans ce séjour forcé, je n’aurais pu avoir la carrière que j’ai actuellement ? » L’artiste innu, par ce propos, venait poser une pierre d’honnêteté au mur de l’abominable scandale des enfants arrachés à leur famille.  Il est bon qu’une telle réflexion vienne nuancer le désolant souvenir qui en reste. Des nuances on n’en apporte jamais trop quand on vise une communication authentique, un rapprochement en profondeur.

 

Michelle Anctil

 

L’importance du choix des mots (2)

                                        L’importance du choix des mots (2)

 

         Nous usons de racisme à l’égard des autochtones, notre p.m. l’admet et chacun de nous également. Je n’ai jamais entendu personne réfuter ce constat. Pour mieux comprendre comment il se manifeste, un portrait de qui nous sommes, de notre système de penser commun s’impose. Car, selon ce qui habite un individu en ses racines et profondeurs, l’exercice du racisme peut varier en force, en pouvoir de blesser, d’humilier, de détruire.

Une caractéristique nous définit, à mon avis, en tout premier lieu : notre tendance à rigoler, nous moquer, nous amuser des travers et faiblesses, les nôtres et ceux des autres. Le foisonnement des humoristes, la grande place qu’ils occupent dans notre monde artistique, leur influence, prouvent indéniablement notre capacité d’autodérision. Là où est le rire, il ne peut y avoir de destruction systémique du bien-vivre et du bien-sentir de l’autre. Dans ma famille, dont le chef était un pince-sans-rire, nous étions très forts pour donner un surnom à chacun.e selon, soit son apparence, soit ses petits défauts et manies. N’en pas avoir était quasiment une lacune tant cet étiquetage nous était naturel. Cela ne nous était pas exclusif, qui, des gens de mon âge, n’a pas connu des Ti-pits, Ti-toines, des Ti-turs?

Un aveu : quand je vois la chef de l’opposition sur mon écran de télé, je me dis : voilà ma Bronzée ! Ma sœur aînée, décédée récemment à l’âge vénérable de quatre-vingt-treize ans, la nommait pour sa part : Grands-yeux-blancs. Sommes-nous pour autant de vilaines vieilles dames racistes ? Non. Seulement des femmes habituées à faire leurs petites comiques, par réflexe tout simplement. Il ne nous viendrait pas à l’esprit le moindre mépris au vu de son statut de racisée, nous sommes capables de considérer ses mérites et qualifications, d’écouter ce qu’elle a à dire, que nous y adhérions ou non.

Parmi les choses qui se disent à propos des amérindiens, il en est qui sont bel et bien vraies. Par exemple : ils ne portent pas l’alcool, celui-ci ingurgité même en petite quantité leur fait facilement perdre le nord. Il induit chez eux la violence. Une amie et voisine, épouse d’un amérindien, venait parfois se réfugier chez-moi lorsque son très brillant et compétent mari, occupant un poste important, avait levé le coude dans un légitime désir de se détendre après une semaine de travail. Une fois dégrisé il était plein de regrets, son changement drastique de comportement lui était à lui-même un mystère. Sachant ces petites choses, pas encore devenues grosses, un seul mot résume le tout premier pas à franchir : l’apprivoisement.

 

À suivre…

 

Michelle Anctil

 

Prudence et cohérence dans le choix des mots

                                Prudence et cohérence dans le choix des mots.

 

Quel brassage lors de la journée « vérité et réconciliation » des autochtones ! Le premier ministre ne sait plus comment justifier son refus d’apposer sur le Québec l’étiquette de « racisme systémique ». Commentant le rapport de l’enquête sur le décès de Joyce Échaquan, il citait la définition du mot « systémique » lue dans le Petit Robert, soit une généralisation automatique d’actes racistes, tolérés, voire encouragés en haut lieu, résultat d’un système bien établi. J’ai, pour ma part, consulté le Larousse. Si les mots ne sont pas les mêmes, ils ont le même sens : globalité…parties intégrantes d’un ensemble. Un genre de mur à mur quoi !  Notre attitude et cette perception présentent une incohérence criante, ils en font ressortir l’exagération, plus encore la fausseté.

Qui croira au racisme systémique s’il ouvre la télévision et y voit en abondance des gens de couleur, non seulement dans les émissions, mais aussi dans les publicités ? Ou encore nos journaux où quantité d’articles ou chroniques sont signés de noms étrangers ? Dans Le Devoir de fin de semaine, j’en trouvai dix-neuf côtoyant les quarante-et-un autres à résonance québécoise. Ça résulte du racisme systémique, ça ?

         Il y a plusieurs années, en visite chez un couple habitant la Côte-Nord,  j’entendis le petit garçon de sept ou huit ans se moquer des crottés, des foncés, des puants, qu’il regardait dans un coin du petit aéroport local. Ce groupe à part, je le voyais moi-même à chacune de mes visites, mais il suscitait alors très peu ma curiosité. Plusieurs années plus tard, devenu adulte, il vilipendait les mêmes crottés, foncés, puants au motif qu’ils ne payaient aucun impôt ni taxes du seul fait qu’ils étaient amérindiens alors que lui, jeune travailleur débutant sa carrière, déplorait en payer beaucoup trop. Entre-temps j’avais fait l’expérience d’une année d’enseignement dans la réserve d’Obedjiwan. Après une courte hésitation, je ne trouvai que cette réplique à lui donner :

« On leur doit bien ça ! Comment te sentirais-tu, toi, si des étrangers te chassaient de chez-toi, s’appropriaient de ton terrain, ta maison, ta langue, ta spiritualité ? Ils étaient là avant nous, le sais-tu ? « 

         Racisme systémique ? Non. Plutôt ignorance du background de ces nations : la Loi sur les Indiens, les mensonges de l’histoire du Canada apprise à l’école.  Il répétait les commentaires entendus, non seulement dans son milieu, mais partout au Québec. Nos rapports avec les autochtones diffèrent énormément de ceux avec les immigrants venus vivre chez-nous. D’où le danger d’un amalgame qui pourrait s’avérer désastreux. Il y a tellement de points à nuancer, rectifier, mettre à jour !

À suivre…

 

Michelle Anctil